Fratelli d’Italia l’emporte : Quel impact pour l’UE et le fascisme en Italie ?

3 mai 2023

Avec la victoire de la coalition de droite dirigée par Giorgia Meloni et son parti, les Frères d’Italie, aux élections législatives, une nouvelle crise s’ouvre dans l’Union européenne. En plus de la crise inflationniste énergétique et géopolitique, devrons-nous ajouter une crise monétaire ouverte avec l’euro ? La Commission européenne en est bien consciente et la présidence d’Ursula von der Leyen a directement menacé le peuple italien en le pressant de voter correctement afin d’éviter l’arrivée de la coalition autour de Georgia Meloni au pouvoir. Alors, l’Italie pourrait-elle subir le même sort que la Grèce en 2015 ? C’est-à-dire être enterrée sous un plan d’austérité funeste dont elle n’est toujours pas sortie ? Ou bien, est-ce que l’Italie aurait les moyens de résister à la Commission européenne ? Aurait-elle les moyens d’imposer de nouvelles politiques, quitte à faire sauter l’euro ? Enfin, face à la crise énergétique, est-ce que l’Italie va tomber dans une terrible récession qui l’obligerait à mettre de l’eau dans ses ambitions souverainistes ?

L’Italie face à l’Europe

Le renouveau du fascisme italien ?

Tout d’abord, au-delà des termes tels que « parties post-fascistes » et autres qualificatifs d’extrême droite, de quoi parle-t-on exactement ? Par définition, le fascisme consiste à instaurer une dictature, plus précisément, à mettre fin à l’état de droit pour concentrer les pouvoirs entre les mains d’un gouvernement. C’est bien cela qui a valu à Mussolini son titre de dictateur. En d’autres termes, être de droite ou d’extrême droite ne suffit pas à être fasciste. Alors, la seule question qui mérite d’être posée à ce sujet est de savoir si Giorgia Meloni et son parti Fratelli d’Italia sont un parti aux ambitions fascistes. La réponse courte est « non », pour deux raisons.

Tout d’abord, le programme de Giorgia Meloni annonce clairement les choses : elle éprouve une certaine méfiance envers l’Union européenne. Cependant, là où elle diverge de la ligne habituelle, c’est qu’elle conçoit l’Union européenne avec beaucoup moins de pouvoir en matière de politique intérieure des nations et beaucoup plus en matière de politique internationale. En gros, elle veut une Union européenne où chaque pays décide de ses affaires internes et se rassemble pour les grands sujets tels que l’invasion de l’Ukraine par la Russie, par exemple. Par ailleurs, sur le sujet de la Russie, elle soutient l’Ukraine et s’aligne sur les positions de l’Union européenne contre la Russie. Elle est également pro-OTAN. Dans ce contexte, il est difficile de lui attribuer des velléités dictatoriales. Certes, elle incarne une droite très conservatrice sur les sujets sociaux, tels que l’avortement ou l’immigration, par exemple. Sur le plan fiscal, elle est pour des réductions d’impôts et la baisse des prestations. On peut ne pas aimer cela, mais être de droite, encore une fois, ne peut pas être assimilé au fascisme car il s’agit de sujets différents.

La deuxième raison pour laquelle on ne peut pas qualifier le parti Fratelli d’Italia de fasciste, c’est que Giorgia Meloni est portée au pouvoir par une coalition de partis de droite avec la Ligue de Salvini et Forza Italia de Berlusconi. En gros, si l’on voulait faire un parallèle, c’est comme si Les Républicains et le Rassemblement National avaient mené une campagne commune. On peut aimer ou ne pas aimer cela, mais c’est une politique assez classique. La gauche plurielle dans la deuxième moitié des années 90, c’était déjà un peu le même délire.

Ce qui suscite la crainte, ce sont surtout les symboles, tels que la tentative de réhabilitation de l’image de Mussolini, évoqué par une personnalité politique comme un bon politicien, tout en nuançant son propos en expliquant qu’il était allé trop loin en violant les institutions. Je cite : « Moi je crois que Mussolini c’était un bon politicien, c’est-à-dire que tout ce qu’il a fait il l’a fait pour l’Italie ». Plus tard, elle a réitéré en disant : « J’ai une relation sereine avec le fascisme, je le considère comme un chapitre de notre histoire nationale. Mussolini a commis plusieurs erreurs, notamment les lois raciales, l’entrée en guerre et son régime autoritaire. Historiquement, il a beaucoup accompli, mais cela ne l’exonère pas de ses actes ». Enfin, en 2021, elle a précisé de nouveau les choses en déclarant : « Il n’y a pas de place pour les nostalgiques du fascisme, ni pour le racisme et l’antisémitisme, qui sont à des années-lumière de notre ADN ».

Pour rétablir l’équilibre, cela peut être comparé à la position du Parti communiste en France, qui se réclame du communisme tout en admettant que cela n’a pas fonctionné parfaitement du côté de l’URSS il y a quelques décennies. Cependant, au-delà de la réaction des électeurs de gauche qui n’apprécient pas ce courant radical de droite, où se situe le problème existentiel qui hante les médias ?

La fracture entre l’Italie et l’Europe

En réalité, le problème est double. Cette coalition est frontalement opposée à l’école du multilatéralisme qui a prévalu pendant des décennies. Fondamentalement, cette coalition vise à réduire la voilure de l’Union européenne, tandis que ses partisans affirment constamment que l’UE est comme un vélo : elle tombera si on s’arrête de pédaler. Cela crée une véritable fracture, car l’Italie se retrouve avec deux souverains : l’Union européenne et son gouvernement. Si ces trois parties au pouvoir refusent de cohabiter avec la Commission européenne, il faudra peut-être choisir. Le vrai problème a été clairement exposé pendant la campagne électorale, lorsque la présidente de la Commission européenne a menacé l’Italie de sanctions si elle ne rentrait pas dans le rang. Cela signifie que la Commission se pose en souveraine contre le gouvernement. Quelle que soit votre opinion sur les traités européens, le fond du sujet est la souveraineté nationale. En d’autres termes, il s’agit de remettre en cause la prééminence de l’Union européenne en Italie. Le reste n’est que de l’habillage.

Un euro pour les gouverner tous

Cela nous amène au deuxième problème : l’éléphant dans la pièce dont tout le monde s’est soigneusement abstenu de parler : l’euro. L’euro fonctionne un peu comme l’anneau de Sauron dans Le Seigneur des Anneaux. En soi, il donne un certain pouvoir à chaque pays qui l’adopte, mais en contrepartie, il faut se soumettre à la volonté de l’anneau. Quels sont les pouvoirs de l’euro qui suscitent l’envie des pays membres ? Le principal est objectivement le pouvoir de peser à l’échelle mondiale. Depuis 2000 jusqu’en mars 2022, l’euro a permis d’avoir une stabilité monétaire forte, ce qui signifie que tous les pays européens ont pu soit faire de la dette pour éviter de faire face à leurs problèmes structurels, comme c’est le cas des pays du Sud, soit il a permis aux pays du Nord d’avoir un taux de change fixe avec leurs clients du Sud, ce qui a boosté leur industrie, l’Allemagne en tête. Enfin, la masse colossale de l’euro lui a donné, jusqu’en mars 2022, une stabilité de change remarquable depuis 20 ans. Autrement dit, lorsque l’euro chutait, cela ne se voyait pas trop car le dollar chutait également, ce qui donnait l’impression que tout était normal en Occident. Tout cela n’est qu’une illusion, comme nous le montrent si bien les cours de l’or depuis 2000, qui ont été multipliés par six, mais ce fut une illusion fort agréable. La situation concernant l’euro soulève une problématique majeure, à savoir qu’il peut procurer une satisfaction immédiate, mais, à long terme, il se révèle pesant pour le bien-être général. Alors, quels sont les problèmes engendrés par l’euro auxquels cette coalition devra apporter des solutions ou se résoudre à se soumettre à la Commission européenne ?

Des solutions économiques à apporter pour remplacer l’euro

Le principal problème de l’Italie lié à l’euro est illustré par le graphique peu flatteur ci-dessus. Avant l’adoption de la monnaie unique européenne, la production industrielle italienne suivait le taux de change avec l’Allemagne, malgré une productivité structurellement inférieure. Comment cela était-il possible ? Tout simplement grâce à la magie des taux de change, qui, en dévaluant la monnaie nationale, permettait de protéger les industries nationales en empêchant la population d’aller acheter des produits allemands plus chers. Le taux de change est un mécanisme protectionniste d’une nation par la monnaie. Pour être plus précis, l’écart de productivité entre l’Allemagne et l’Italie était financé par les rentiers qui détenaient une épargne en lires, parmi lesquels les retraités et les épargnants figuraient en première ligne. L’avantage de ce système était que les Italiens avaient du travail et pouvaient vivre à leur rythme, à la manière italienne.

L’objectif de l’euro était de fixer un taux de change qui permettrait aux entreprises italiennes de rivaliser avec les entreprises allemandes, mais malheureusement, les Italiens n’ont pas souhaité changer leur mode de vie pour satisfaire l’Union européenne. En conséquence, la production industrielle italienne a chuté progressivement à chaque crise économique importante. Les décrochages que l’on peut observer sur le graphique correspondent aux événements de 2008 et de la crise liée à la pandémie de Covid-19. Il ne s’agissait pas pour l’euro de ruiner l’Italie, mais plutôt de la pousser à travailler dur pour rivaliser avec l’Allemagne.

Option 1 : l’unification forcée

À partir de là, il n’y aurait que deux options, sans qu’une autre ne soit envisageable. Soit il est reconnu que l’euro constitue une solution remarquable, et que la transition vers le fédéralisme pourrait éventuellement s’opérer sans révolte populaire au cours des décennies à venir, que ce soit dans 3, 4 ou un nombre indéterminé d’années de souffrances. Soit il est considéré comme absurde de faire souffrir des populations entières pour des raisons de productivité, et l’idée de l’euro est abandonnée. Le premier cas ressemble un peu à l’histoire de l’unification de nombreux pays. Les États-Unis ont connu leur guerre d’unification. Les Français ont dû supprimer et opprimer plusieurs populations qui résistaient au changement, comme les Savoyards après la Révolution. Quant aux Suisses, leur unité est assez particulière avec quatre langues officielles, et elle s’est faite en opposition aux Français, aux Allemands et aux Italiens, qui cherchaient chacun à les assimiler de leur côté. En somme, l’unification d’un pays dans la douleur peut s’avérer efficace, mais personnellement, je ne suis pas favorable à l’idée de faire souffrir les populations, même pour leur propre bien. Cependant, les élites de ce monde, telles que les hommes de Davos et autres, sont ferventes partisanes de la torture économique des peuples, au nom du bien supérieur, comme il est couramment admis.

Option 2 : la fin de l’Europe

Le deuxième scénario implique de reconnaître que l’Europe n’est pas un pays et que l’unification n’est peut-être pas nécessaire. Bien sûr, cela signifierait que l’Union européenne ne rivalisera pas avec les États-Unis ou la Chine sur la scène internationale. Cependant, je pourrais personnellement m’en accommoder. Même si cela signifie abandonner l’idée d’une puissance totale, il y a d’autres moyens plus subtils pour peser dans les affaires du monde. La Suisse en est un exemple. En France, le général de Gaulle avait défini une ligne d’indépendance qui, selon de nombreux Français, est considérée avec bienveillance. Néanmoins, il reste à l’Italie à choisir entre Meloni et von der Leyen pour déterminer son destin souverain.

En cas d’indépendance

Du point de vue de la Commission européenne, on se souvient de la Grèce qui avait tenté de faire valoir son indépendance, mais qui avait finalement opté pour l’unification dans la pauvreté, car la Commission avait remporté la bataille. Les Grecs n’ont pas réussi à se passer du financement par la dette. En d’autres termes, si la Grèce avait abandonné l’euro en 2015, elle aurait peut-être été un peu plus pauvre globalement, mais elle aurait retrouvé une économie locale, ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, car elle est toujours écrasée par la concurrence allemande. Nous avons également l’exemple des Britanniques, qui ont quitté l’Union européenne avant que la zone euro ne leur passe la bague au doigt.

Il est clair que depuis le Brexit, les choses s’améliorent, mais la crise avec la Russie reste difficile à gérer. Les Britanniques doivent encore attendre pour voir les effets positifs de leur liberté. Cependant, il est vrai que la livre sterling est confrontée à des défis similaires à ceux de l’euro par rapport au dollar. En conclusion, la vision de l’Union européenne n’était peut-être pas aussi protectrice qu’elle le pensait, puisque les Britanniques ne s’en sortent pas plus mal que les pays de l’Union européenne. Si nous examinons la livre sterling par rapport à l’euro sur plusieurs années, elle est plutôt stable. Quant à l’Italie, elle se trouve entre les deux. Si la Grèce devait se couper un bras et une jambe pour sortir de l’euro et que la Grande-Bretagne, qui a des finances plus saines, n’a pas souffert de son départ de l’Union européenne, l’Italie peut le faire, mais ce ne sera pas facile. La grande force de l’Italie est son excellent secteur primaire. En d’autres termes, si nous regardons les comptes de l’Italie avant les intérêts de la dette, ils sont positifs. Par conséquent, en théorie, si l’Italie décidait de faire défaut sur sa dette, elle n’aurait pas besoin de se tourner vers les marchés pour se financer le lendemain. Cependant, en pratique, cela est beaucoup plus difficile, car il faut décider avec qui on veut se brouiller. La première catégorie est celle des rentiers, retraités et épargnants qui ont des obligations italiennes dans leur contrat d’assurance vie. Si l’Italie fait défaut, cela signifie qu’elle sort de l’euro et que les taux d’intérêt italiens augmentent. Pour le pays, ce n’est pas trop grave car il n’a pas besoin d’argent, mais pour les Italiens, la dette italienne chute et l’épargne des retraités est menacée. C’est possible, mais c’est ennuyeux, car cela représente environ 45% de la dette italienne.

La deuxième catégorie est celle des créanciers étrangers, qui représentent environ 35% de la dette du pays. La deuxième catégorie correspond aux créanciers étrangers, qui représentent environ 35% de la dette du pays. La manœuvre à envisager consisterait donc à quitter l’euro et à retourner à la lyre, ce qui serait suivi d’une forte dévaluation. Cette opération serait légalement propre, mais politiquement, il faudrait s’attendre à quelques pressions de la part des alliés qui n’ont pas envie de se faire couper.

Enfin, la dernière catégorie est la plus facile, car il s’agit de la dette détenue à la BCE, qui est déjà payée. Cette dette représente environ 30% de la dette italienne. C’est un faux problème, car la dette de la BCE est détenue par la Banque centrale italienne. Par conséquent, si l’Italie se débarrasse de sa dette à la BCE, il ne se passe rien du tout. Cette dette est purement comptable, mais concrètement, elle a été payée au moment où elle a été émise, contrairement aux dettes extérieures qui sont payées au moment où elles sont remboursées. Elle est donc déjà remboursée, et il ne reste qu’une trace comptable dans les livres.

Cela nous amène au troisième sujet : comment l’Italie est exposée à la crise énergétique actuelle ? De cela dépendent les moyens diplomatiques pour rentrer en confrontation avec la Commission européenne. Malheureusement, cela risque d’être très tendu pour l’Italie, et la récession en cours risque bien de monopoliser les priorités de ce gouvernement.

Le schéma présenté ci-dessus découle des travaux en économétrie de Didier Darcet. Selon lui, l’Italie souffre d’une pénurie énergétique causée par son conflit avec la Russie. Son modèle économétrique permet d’évaluer la gravité de la récession en fonction de la part de l’énergie manquante que l’Italie parviendra à remplacer. En d’autres termes, si l’Italie ne parvient à remplacer aucune part de son déficit énergétique (représenté par la ligne verte en pointillé), la récession sera catastrophique, atteignant les 16%. À l’inverse, si elle parvient à remplacer l’intégralité de l’énergie manquante, la récession sera légère, un peu supérieure à 1%, ce qui reste gérable même si peu agréable. Didier Darcet part de l’hypothèse que l’Italie remplacera 80% de l’énergie manquante, ce qui conduirait à une récession de 4%, un chiffre particulièrement préoccupant.

Conclusion

Pour être clair, le gouvernement italien a passé la plupart de son temps, tout comme les autres gouvernements européens cette année-là, à chercher de l’énergie et à gérer les conséquences de la récession qui s’annonçait particulièrement difficile pour tous. C’est pourquoi, dans notre lettre d’investissement avec Didier Darcet, nous vous donnons les moyens de mieux comprendre ces enjeux et de renforcer la résilience de votre patrimoine financier. Didier Darcet vous a parlé des qualités du dollar et de la durée pendant laquelle il restera un refuge. Pour ma part, je vous ai expliqué comment vous pouvez vous débancariser de manière efficace grâce aux nouvelles technologies de la blockchain.

On pourrait imaginer qu’un gouvernement anti-européen profiterait de ce climat pour provoquer une crise ouverte en posant la question de l’euro, mais comme cela a déjà été vu auparavant, ce gouvernement n’ayant probablement rien de révolutionnaire ou de fasciste, il me semble beaucoup plus probable que ces questions sur l’euro soient éludées par la crise énergétique et géopolitique. Néanmoins, l’Italie va souffrir et ce n’est pas une bonne nouvelle pour l’Union européenne. Nous pourrions donc bien assister à une crise aiguë de la dette souveraine, comme en 2012, mais plus difficile à gérer car on ne peut pas imprimer du pétrole ou du gaz. Il est important de garder à l’esprit que les banques sont au cœur de la crise que nous traversons.

Le système bancaire européen est mort et enterré, comme le montre le graphique ci-dessus. Cela devrait vous alarmer, car la valeur des banques européennes a été divisée par cinq depuis 2009. Le problème avec l’Italie ne réside pas dans les fantasmes morbides d’un retour du fascisme, mais dans le retour à la réalité après 15 ans de négligence dans la gestion du système économique et financier.

Richard Détente